[Extrait du livre] Je suis noir


Apprivoisez ses différences intérieures
Je suis noir

« Je suis Noir Matière,

origine de la légende de l’Univers.

Je suis Noir Symbole, berceau de l’Humanité.

Je suis Noir Ciel, demeure des étoiles.

Je suis Noir Encre, militant intellectuel.

Je suis Noir-Chanel, élégance intemporelle.

Je suis Noir-Poitier, victoire oscarisée.

Je suis Noir Amour, cœur blanc,

père arc-en-ciel.

Je suis Noir Soleil,

mon aura brille de tous ses feux, à l’infini.

Je suis Hamutenya Ya Vahekeni ».


Alors que ma mère vécut des expériences aussi colorées qu’atypiques de façon occasionnelle, mon père, lui, fut un éternel outsider. Autrement dit, toute sa vie durant, il fut l’un des seuls, si ce n’est le seul « noir », à évoluer parmi des groupes d’individus dont l’épiderme était significativement plus clair que le sien. Les expériences de vie de mes parents, leur union mixte ainsi que le mélange amoureux de leur couleur de peau, m’ont enseigné bien des choses sur le couple noir blanc, autrement dit sur le rapport de force Noir Blanc. Pour faire honneur à leur couple « domino », je me suis amusée, avec mon cœur d’enfant, à transposer ce rapport de pouvoir sur le jeu d’échec traditionnel que tous deux apprécient tant…Eh, oui ! Un couple de domino qui joue aux échecs ! En les observant jouer, j’ai débusqué une duperie aux couleurs internationales. En plus de détenir un avantage systématique sur les pions noirs, d’être les « élus »[1], j’ai découvert que les pions blancs avaient toujours plusieurs coups d’avance, qu’ils sortaient vainqueurs bien plus souvent et avec bien plus de facilité. Quelle tricherie ! Si les pions gagnants et perdants étaient de toutes les couleurs, force est de constater que les grands gagnants étaient toujours teintés de blanc alors que les grands perdants, l’étaient de noir. Avec une logique tout à fait enfantine, j’en ai déduit que les règles du jeu ne devaient pas être les mêmes pour tous et que tous n’avaient pas les mêmes chances de départ, pour la seule raison de leur couleur…


C’est à ce titre que la couleur de peau de mon père l’a automatiquement stigmatisé et figé dans la case « étranger », ayant vécu loin du continent africain. Il fait partie de ces étrangers inconnus qui dérangent la quiétude du paysage social et culturel familier. Il est vrai que tous « les étrangers » ne sont pas logés à la même enseigne. Mon père m’a confié que le réflexe « anti-noir » était d’ailleurs présent partout en Europe. Bien qu’il possède la nationalité suisse et que ma mère dit parfois de lui qu’il est plus suisse qu’elle ne l’est tant il a intériorisé les codes du pays, il a toujours été considéré comme un « étranger » par les autres. Et cela, quand bien même il a vécu la majeure partie de sa vie en terre helvétique ! En outre, il s’est toujours senti « étranger » dans la famille de sa femme ; lors des grands rassemblements familiaux annuels, il n’a jamais eu l’impression que les autres le comprenaient, il était si différent d’eux.


Père, dans notre famille, tu étais aussi « notre étranger ».

Pourtant, nous t’aimions et te connaissions bien car nous partagions ton quotidien, mais il y avait entre nous comme un continent qui nous séparait. Tu portais en toi d’autres façons de penser le monde, héritées de ton enfance et adolescence vécues à Onamakunde, Ondjiva et Lubango. Tu as tenté de nous les transmettre mais le dialogue interculturel et le jeu de la traduction ne sont pas innés et nécessitent beaucoup de tact. Le pion de la maladresse faisait parfois irruption et dressait des murs d’incompréhension entre nous.

-------------- [1] Le joueur en possession des pions blancs détient un avantage sur le joueur aux pions noirs, car il est habilité à débuter la partie.


1 - Noir Chanel


Avec mon télescope, j’ai décelé ta lumière fluorescente. Elle me donna le courage d’escalader ces murs d’incompréhension et d’ouvrir les portes du possible. Sésame en main, je te rejoignis de l’autre côté. Assise près de toi, nous avons déterré à quatre mains ton coffre aux trésors et l’avons dépoussiéré d’un souffle rieur. Nous avons inséré la clé de la joie dans la serrure de ton cœur. Trois cliquetis magiques plus tard et nous voilà installés sur le manège de tes souvenirs, bercés par les sons des tam-tams. Au pied du baobab de ton enfance, nous avons contemplé la savane et les maisons arrondies traditionnelles de nos aïeuls. Nous admirions les poteries rituelles ornées de motifs géométriques qui siégeaient devant les cases, quand soudain, une tortue et un éléphant hors du commun, immenses, passèrent devant nous. Ils nous offrirent leur bénédiction. Nous avons suivi leurs traces et exploré la nature, ton terrain de jeu. Nous avons chassé le marsupial local, grimpé aux arbres pour cueillir des fruits. Tu m’initias à la botanique, j’appris ainsi à distinguer les tubercules et les racines comestibles de celles toxiques. Puis, je t’ai observé alors que tu utilisais le couteau pour tailler le bois et confectionner des flèches afin de tirer à l’arc. Tu voulus m’impressionner et me fabriquas une bicyclette avec quelques bouts de ferraille et deux roues qui traînaient sur le sol. Quelle bicyclette magique ! Ensemble nous avons pédalé jusque sur la Lune. Assis dans son creux, nous avons allumé un feu et tu me contas l’histoire du renard et du loup « Shimbungu na Kavandje ». Quelle journée inoubliable nous avons vécu à explorer ton royaume ! Je m’endormis tête posée sur ton épaule. Cette nuit, le rêve[1] se prolongea : je rencontrai enfin tes parents. Grand-maman, si belle, était derrière sa machine à coudre Singer. Elle cousait ton maillot de foot, ainsi que de somptueuses robes de mariées et de princesses. La plus belle était d’un rouge historique. Elle y apposa dans les coutures, l’étiquette « Yes We can » et broda à la main 2 009 paillettes de lumière.


Grand-père, lui, si consciencieux, administrait des piqûres à l’hôpital international. Dans la chambre n° 1 968, il soignait le révérend Martin Luther King. Sur le départ, grand-mère fredonna ces quelques vers pour moi : « Marche ma fille, de Selma à Montgomery… Marche ma fille, de Onamakunde à la Tour-de-Peilz… Marche ma fille, autour du monde, et ne t’arrête ô grand jamais ! » Sur un ton des plus solennels, elle me souffla ensuite à l’oreille des mots d’amour pour toi. Elle me confia qu’elle t’aimait tendrement et qu’elle était fière de toi.


Au réveil, un somptueux collier de graines de baobab s’était tissé entre nous deux. Nous l’avons baptisé « Complicité ». C’est à ce moment si particulier que je te demandai ce que représentait pour toi le fait d’avoir toujours été considéré comme un étranger et surtout, quel rapport tu entretenais avec la couleur de ta peau, si complexe à habiter pour certains. Mes cellules s’entrechoquèrent et frissonnèrent quand, sur le ton de la dignité, tu proclamas : « J’ai toujours été fier de ma couleur, d’être Noir. Je refusais qu’on m’appelle petit nègre ». Tu portais en manteau la Négritude[2] sur lequel tu brodas en lettres capitales, l’amour pour ta couleur. Cette cape bénie, véritable garde-corps, t’a protégé des injures glaçantes et mortifères proférées contre ta personne : sale nègre, négro, Blanche Neige, poutre brûlée, sale bougnoul, espèce d’animal, Idi Amin[3], Tarzan…


Tu essayas sans répit de montrer aux autres que tu avais de la valeur, que tu étais un être humain comme eux. Le fait d’affirmer haut et fort ta fierté pour ta couleur de peau et de ne jamais baisser le regard vers le sol t’a valu d’autres types d’injures, comme celles de « terroriste » ou « insoumis ». Il est vrai que tu ne te soumis jamais et ne te laissas point subjuguer par les diktats des colons. Tu prêchais la négritude dans ton cercle familial et amical en les incitant à ne pas avoir honte d’être qui ils étaient et à se remplir de gloire pour dire Non.


Il est également vrai que ta couleur de peau conditionna ton comportement dans les espaces publics.

Tu préféras bannir certains lieux, comme les bistrots où, bien trop souvent, l’on tardait à te servir ou te méprisait au point de déposer devant toi de la vaisselle souillée, sous-prétexte que « les tasses n’étaient pas plus propres en Afrique ». Tu évitas également de prendre le bus où, plus d’une fois, face aux affronts, tu résistas silencieusement avec une ténacité digne de Rosa Parks. Jamais tu ne versas de larmes en public. Elles coulaient ardemment à l’intérieur de toi, comme pour réchauffer ton être. À l’exception de ce jour si particulier où la méchanceté de cet homme te désola profondément. Tu te sentis si seul, si éloigné de ta terre natale et de l’amour protecteur de ta mère que tu craquas.


Couronné d’intelligence, vêtu d’élégance, ton port de tête fut toujours princier alors que les autres tentèrent de te figer dans la chape de l’inhumanité, ce qui était à la mode, en Vogue même. Ta couleur ne t’enferma pourtant dans aucun moule, tu as su cheminer, main dans la main, avec ton amie rêveuse, la Liberté. Tu incarnes cette vision de la liberté qui est avant tout « Perception de soi. Il faut aimer sa propre existence si on veut lui donner de la valeur et c’est d’abord à travers la chair qu’elle se matérialise »[4]. C’est ce que tu fais depuis toujours : tu aimes ta chair, tu aimes ce que tu es et tu donnes de la valeur à ta couleur de peau. Tu n’as pas été brisé par les représentations négatives que l’histoire a pu donner des noirs[5]. Un teint de peau si vilipendé dans l’histoire de l’humanité et pourtant « le plus beau ». Oui, le plus beau car étant celui de la jeunesse éternelle. La peau négroïde résiste si bien aux rides et au vieillissement.


Fin observateur et langue affûtée, tu appris à désamorcer les bombes racistes, à désarmer l’autre grâce à l’art des joutes verbales, à tendre la main à ton prochain qui te considérait ennemi. Mais parfois la violence fut ta seule option quand tu fus pris d’assaut et que l’on t’agressa physiquement.


Tu as fait de la revendication de tes droits et de la justice le combat de ta vie. Le mot « probité » est inscrit dans ta chair. Tu décidas ainsi d’étudier le droit et voulus être avocat pour prendre la défense de tes compatriotes victimes d’injustices. C’est en voulant honorer ce choix et poursuivre tes études en Suisse que le destin te fit dévier de ta vocation initiale. Ton parcours me rappelle celui des Afro-Américains. Tu as combattu contre l’occupation des terres de tes ancêtres alors qu’eux luttaient pour leurs droits civiques. L’idéal de justice prôné par les différents mouvements sociaux et politiques sis sur le continent américain dans les années soixante a résonné très fortement en toi. Tu ne te sentais pas seul dans ton combat contre le système colonial, dans l’affirmation de la valeur de la « couleur noire » et la défense de celle-ci.


2 - Noir Indignation


Quelle ne fut pas ma colère lorsque tu me racontas qu’enfant, tu entendis certains colons portugais dire de toi et de tes camarades « il faut couper la queue à ces petits singes noirs, les assimiler »[6]. D’ailleurs, sur ton registre de naissance administratif, vous étiez représentés de façon animalesque. En guise de photo d’identité, il y avait un bébé noir avec une queue de singe. Cette image honteuse pour l’humanité me hante tant elle est chargée d’infamie. Ce document administratif, symbole d’oppression, fut remplacé par une carte d’identité ordinaire dès que la guerre de libération éclata. Le Gouvernement portugais dû aligner son discours et ses documents administratifs officiels aux exigences de la communauté internationale.


Quelle ne fut pas mon indignation également lorsque tu poursuivis ton récit et m’expliquas que toi et ta famille aviez été contraints d’apprendre à parler le portugais, de construire une maison en dur de type occidental avec plusieurs chambres et quitter votre habitat traditionnel arrondi. Une fois cette étape franchie, les colons vous ont même fait passer un « examen d’assimilation ». Ils sont venus pour cela constater que vous étiez bien comme eux. Ils ont inspecté votre maison et vérifié que votre habitat était conforme aux exigences coloniales : vous deviez avoir une table et savoir manger avec des couverts. Ils ont également examiné vos lits. Quelle humiliation…


Votre mode de vie et vos valeurs furent méprisés.

Vous avez dû apprendre à vivre avec des voisins proches, car dans vos traditions le premier voisin habite loin. Ces voisins étaient tous « blancs » ou métissés. Ils se permettaient de vous dire de quelle façon vous deviez vivre. Vous deviez cacher votre nourriture car ils venaient la quémander. Si vous refusiez de la leur donner, ils vous menaçaient d’aller porter plainte à l’administration. Cette façon de cohabiter et de vivre ensemble est au dernier rang mondial sur l’échelle de la dignité humaine et des civilisations.


Au nom de la « civilisation », l’erreur absolue fut de vouloir gommer vos différences et vous « javelliser » ! Mon père m’expliqua que le système colonial est un système d’oppression, au sein duquel une majorité de personnes est complice d’injustices et d’inégalités. Néanmoins, force est de constater que dans le lot des oppresseurs, il y avait des exceptions, des « chics types », qui vous ont considéré comme leurs égaux et non comme des êtres inférieurs.


Père, ce système colonial a creusé un fossé majeur dans votre cœur : celui entre la tradition et la modernité. Tes parents se sont intéressés aux valeurs modernes et surtout, à ce droit de l’homme moderne que représente l’éducation. Pour armer leurs enfants nés dans ce contexte si particulier, tes parents n’ont eu d’autres choix que d’abandonner certaines de leurs traditions afin de pouvoir vous scolariser. En revanche, vous avez su conserver à la maison une part importante des éléments racines de votre identité africaine. Vous parliez le kwanyama et mangiez les plats locaux composés principalement de millet, de poissons séchés, d’épinards, de viande. Tu appris ainsi à conjuguer tradition et modernité. Tu allais au lycée et pendant tes vacances tu te rendais à la hâte chez ton oncle et ta tante pour aller écouter les récits historiques de votre peuple. Ils t’apprirent tout de la société traditionnelle, de ton environnement, de tes origines. Ces connaissances, transmises par l’oralité, ont forgé ta mémoire d’éléphant et c’est ainsi que l’éléphant piétina la queue du singe.


C’est au fil de ton récit que j’ai entrevu l’ampleur des dégâts, à savoir comment le système colonial broya si bien la couleur noire. Mais alors, cher père, comment percevoir les étoiles sur fond blanc, celles qui scintillent dans le noir ? Dans ta traversée nomade du désert, ton étoile intérieure déposa sur ton chemin un lampadaire impérial sculpté de blanc. Il se lova dans ton cœur, pour le meilleur et pour le pire. Il y avait aussi ces quatre lampions pétillants aux couleurs de l’arc-en-ciel. Leurs flammes ont su réchauffer ton cœur durant les jours de tempête. Des petites lucioles bénies t’ont éclairé de leur amitié, elles ont allumé les ampoules de tes questions restées sans réponses. Puis, il y eut aussi cette étoile filante toute spéciale que tu aperçus enfant. Elle répandit autour de toi ses grains de poussière bénis. Ils se sont déposés sur ton bureau et ont attisé la lanterne éternelle du Savoir.




3 - Noir Encre


Le Savoir. Au moment de ta naissance, tout le monde, et surtout les « noirs », n’avait pas le privilège d’accéder à l’école, d’être éduqué et d’acquérir ce fameux « savoir ». Enfant, tu ne cessais de demander à tes parents quand tu pourrais aller dans cet endroit appelé « école ». C’est après avoir séjourné seul, sans tes parents, chez une famille angolo-portugaise pendant une année afin d’apprendre à parler comme « ces enfants vêtus de blanc » que tu pus enfin mettre les pieds dans un établissement scolaire. Les images qui accompagnèrent le récit que tu me contas de cette période vinrent bousculer mes repères, si paisibles et heureux. En effet, je jouais avec mes amis dans la cour de récréation et j’adorais mes maîtresses. Toi, tu vécus au contraire un réel cauchemar. Tous les jours, l’institutrice te violentait. Tu étais le premier élève à la couleur de peau foncée qui portait l’uniforme blanc. Les enfants ayant cerné ta vulnérabilité, élaboraient à ton encontre toutes sortes d’intrigues. Comme ce jour où ils allèrent rapporter à la maîtresse que tu voulais soi-disant « tuer tous les blancs ». Baliverne, tes parents ne t’avaient pas éduqué dans une haine vis-à-vis des « blancs », quand bien même ils vous faisaient souffrir. C’est donc à tort que, l’institutrice te punissait devant tes camarades et te frappait avec une règle. C’était le spectacle, tu étais la risée de la classe. Au fil du temps, la règle ne te fit plus pleurer. C’est alors que la cruelle femme alla chercher des branches de coriandre piquantes pour t’infliger une torture supplémentaire. Garçon au grand courage, tu résistas à ces humiliations quotidiennes. Elles ne te détruisirent pas, au contraire. Tu devins plus fort, plus déterminé et rusé. Sur la pancarte de ton foyer intérieur on pouvait lire : « Se battre pour survivre ». Quel combat déloyal ! Seul contre tous. La joie, la légèreté et l’élégante insouciance de l’enfance te quittèrent bien trop tôt. C’est ainsi qu’autour de toi, une carapace de béton se forma.


Tu n’eus pas d’autres choix que celui de réussir à l’école et plus tard, au lycée.

Étant l’aîné, tu te devais de montrer l’exemple à tes jeunes frères et sœurs qui marchaient sur tes pas et honorer les sacrifices de tes parents. C’est ainsi que les livres devinrent tes fidèles compagnons, puis ta passion. Père, quand nous étions enfants, tu nous répétais sans cesse cette phrase de noblesse : « Dans la vie, on pourra tout t’enlever, te prendre, à part ton savoir, ta connaissance. Deviens une source jaillissante de savoir ». Ce n’est qu’aujourd’hui que je mesure la valeur de cette pépite. Je la grave à l’encre noire sur la première page du livre de ma vie. Nelson Mandela disait que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » : elle a changé ta vie à jamais. Tu devins, au fil des années, une véritable encyclopédie vivante.


Ainsi armé de connaissances, tu obtins une bourse pour étudier au Portugal. À la sortie des cours, tu militais aux côtés du Comité de Lutte Anticoloniale (CLAC). Agitateur redoutable, tu fus repéré par les autorités et contraint de planifier ta fuite. Privé de tes papiers d’identité, c’est sans passeport mais avec l’aide de tes amis du CLAC que tu franchis la frontière pour l’Espagne en voiture, puis à pied. La peur au ventre, appréhendant d’être dénoncé, rattrapé et arrêté, c’est tout habillé, avec ton unique petit sac en bandoulière, que tu nageas pour traverser le fleuve Bidassoa faisant office de frontière entre l’Espagne et la France. Affaibli par tes crises d’asthme, tu marchas ensuite dans les montagnes et décollas les étiquettes de tes médicaments destinés à soulager ton asthme. Ces étiquettes étaient rédigées en portugais, elles auraient pu te trahir au cas où la police t’intercepte. Cela ne se produisit pas. Une auto que tu réussis à stopper te conduisit ensuite jusqu’à Saint-Jean-de-Luz où tu pris le train en direction de Paris. En juillet 1972, tu arrivas sur le sol suisse où l’on t’octroya le droit d’asile politique. Loin des hostilités, tu trouvas refuge dans cette nouvelle patrie qui t’accueillit à bras ouverts. Exilé sans le sou, vêtu d’un manteau d’hiver trop large et de vêtements ayant appartenu à l’inconnu, tu appris à vivre sans les tiens, parmi ces « autres lointains », ces autochtones désormais familiers et voisins.


Tour à tour migrant, clandestin, réfugié, expatrié, tu incarnes les multiples visages de l’Étranger. D’autres que toi, père, ont parcouru et parcourent encore des milliers de kilomètres, avec des motifs de départs bien différents des tiens. Ils empruntent les chemins de l’inconnu pour trouver refuge sur de nouvelles terres, en quête d’hospitalité. Ils traversent des continents, des déserts, des mers.


À ces êtres humains « sans noms », traités bien trop souvent comme de vulgaires statistiques, je dédie ces quelques mots pour honorer leur humanité.


À ces êtres humains considérés à tort comme des envahisseurs et des menaces, je dédie ces quelques vers pour honorer leur dignité.


À ces êtres humains, aux visages fatigués et éprouvés, je dédie ce poème pour honorer leur courage.


En pensant à ces milliers de corps disparus, mes larmes coulent à flot mêlées à l’encre noire, pour honorer leur mémoire…


« Guerre, misère, terreur,

Rêves de jours meilleurs !


Partir, fuir.

Tout quitter, se réfugier.

S’en aller, tout recommencer.

Se reconstruire, trouver un nouveau chez-soi,

Un toit, un nouvel habitat.


Un départ forcé, une quête de droits.

Un périple volontaire, une nouvelle voie.

Une contrainte ou un choix.


Partir ou mourir.

Vivre ou périr.

Affronter soleil brûlant et mer agitée,

Murs et barbelés.


Vous qui avez traversé tant de frontières.

On vous appelle les migrants, les sans-papiers,

Mais aussi les réfugiés, les étrangers.

Vous qui avez tous une histoire singulière à raconter,

Ensemble, dialoguons, pactisons et écrivons la plus belle histoire,

Celle de l’Humanité-Fraternité ».



4 - Noir Histoire


Quoi de plus déchirant que d’entendre mon père me conter son périple, me raconter son histoire, me dresser la liste interminable d’insultes racistes qu’il a ouïes au cours de sa vie ? Quel ne fut pas mon choc de constater à quel point sa seule couleur de peau marqua le cours de son existence. Malédiction… Sa couleur de peau était-elle donc maudite ? Comment se fait-il que dans son histoire personnelle, sa couleur ait été à l’origine de tant d’injustices et qu’au cours de l’Histoire de l’Humanité, cette même couleur ait oppressé des millions d’individus ?


Oui, oppression durant la traite négrière transatlantique et l’esclavage aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. Du XVème au XIXème siècle, des millions d’êtres humains furent « razziés, marqués au fer, enchainés, entravés, violés, frappés, vendus par lots ou séparément, mutilés, écartelés, assassinés en toute légalité »[7]. Oppression encore des millions d’autochtones, issus des terres colonisées. Oppression aussi aux Etats-Unis d’Amérique, avec la ségrégation raciale, qui a généré tant de meurtres, de lynchages ainsi que la violation des droits de millions d’Afro-Américains. Oppression toujours des noirs, métis et indiens, des « non white », en Afrique du Sud, sous le régime de l’Apartheid.


Je voulus trouver des réponses, tenter de comprendre les motifs de cette oppression, expliquer l’origine de ces maudits mots, réduire au silence ce cri de douleur palpitant dans ma poitrine et soigner mon cœur écorché.

Je me rendis à la Bibliothèque des Humanités sur le Boulevard de la Réparation des Blessures du Cœur. Là-bas, j’enfilai mes lunettes de sociologue pour y voir plus clair, quand mon regard se posa sur un papyrus. Il était noir et blanc. Mon cœur de « domino » sursauta, je venais de faire une grande découverte ! Elle ne me mena point au bout du monde, comme Christophe Colomb et les colons, non. Elle me fit voyager au cœur d’un monde nouveau, au sens pénétrant. En déroulant le papyrus, je marchai ainsi tel un funambule sur le fil rouge de notre histoire noire. Au cours de cette exploration, je rencontrai différents Docteurs du Savoir, qui, à leur insu, ont pu suturer mon cœur déchiré avec l’aiguille la plus fine, celle de la connaissance. C’est ainsi que mon cœur put s’emplir de Lumières…


Les premiers mots inscrits sur le papyrus furent ceux du Docteure Anne Varichon, archéologue et ethnologue, qui, grâce à son approche sur les mythes fondateurs de l’humanité, me permit de remonter jusqu’aux origines du couple noir blanc : « … avec la lumière surgissent les ténèbres et ce couple colossal enfante la clarté du jour et la couleur blanche, ainsi que la nuit et la couleur noire. Cette dualité chromatique est universelle. L’humanité primitive a semé son âme balbutiante dans un vaste principe originel, mêlant les ténèbres à la lumière, et fondé des cosmogonies où s’opposent et se complètent le blanc et le noir »[8]. Elle explique aussi que derrière la couleur blanche, il y a une connotation salvatrice, positive et que derrière la couleur noire, il y a celle de danger, de peur : « La couleur blanche éclaire l’aube de nombreux peuples »[9] alors que « la couleur noire évoque la nuit perpétuelle de la mort » ; « l’obscurité, avec les dangers qui s’y tapissent, s’est profondément inscrite dans la conscience humaine et la peur qu’elle suscite est universelle »[10].


Aux côtés d’Anne Varichon, j’en déduisis que la simple connotation de danger et de peur n’est pas à l’origine de la « malédiction » de la couleur de peau « noire ». En effet, les Africains eux-mêmes ont associé les couleurs foncées et le noir au négatif[11], point de vue induisant leur auto anéantissement. La « malédiction » du noir ne pouvait trouver ses fondements dans l’origine du couple noir blanc.


En me replongeant dans la lecture du papyrus, le Docteur Gilles Boëtsch, anthropologue, m’a appris que « ce sont les monothéismes et d’abord le christianisme, qui ont peu à peu introduit une dichotomie entre le bien, associé à la pureté et à la clarté, et le mal, associé à l’obscurité, ce qui va contribuer à dévaloriser la couleur noire. (…) C’est au XIXe siècle, avec l’anthropologie raciologiste[12] que s’est vraiment cristallisée l’opposition entre le noir et le blanc construite comme une opposition entre le type évolué et primitif. (…) Le racisme populaire qui ronge notre société s’est vraiment structuré lors des exhibitions coloniales. Quand vous voyez des Hommes derrière des grillages, présentés aux côtés de singes, comment croire qu’ils appartiennent à la même humanité que ceux qui les regardent ? »[13].


Les explications du Docteur Gilles Boëtsch m’ont ainsi permis d’avoir une vision plus approfondie de l’engrenage qui contribua à dévaloriser la couleur noire.


En déroulant encore un peu plus le papyrus, Docteure Evelyne Heyer, biologiste spécialisée en anthropologie génétique et Carole Reynaud-Paligot, historienne, m’ont révélé des éléments d’une importance capitale me permettant d’appréhender encore un peu mieux, les motifs de l’oppression historique de la couleur noire : « Au XVIe siècle, après la conquête du continent américain par les nations européennes, le système esclavagiste est en place dans un contexte de violence. La population blanche ne manifeste pas d’aversion ‘naturelle’ envers les Africains. C’est pour des raisons politiques et économiques que la distinction de couleur, puis le racisme se développe peu à peu. Au XIXe, le colonialisme, qui traduit la volonté des nations européennes d’établir leur domination politique, économique et culturelle sur le reste du monde, s’accompagne lui aussi d’une racialisation des identités. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la science utilise la notion de ‘race’ pour classer la diversité humaine. Dans ce contexte, classification devient synonyme de hiérarchisation raciale. Forgée par les élites intellectuelles, une représentation inégalitaire des populations colonisées circule et structure dès lors les imaginaires »[14].


Je découvris, au bas du papyrus, ces lignes si instructives du Docteure Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, qui m’a éclairée davantage sur le lien humain/singes/colonisation : « le degré de proximité de l’Homme avec le chimpanzé, le gorille ou l’orang-outan a été utilisé pour caractériser les prétendues ‘ races’ inférieures et supérieures : les Hottentots, les San (peuple d’Afrique australe) et les Aborigènes d’Australie étaient placés près de ce curseur. Ils étaient donc très inférieurs à l’homme blanc occidental situé au sommet de cette échelle des êtres »[15]. Et de poursuivre ses observations : « Entre la construction scientifique qui s’est élaborée au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et l’imaginaire populaire nourri alors par les magazines illustrés, les expositions universelles et les zoos humains[16], la plus grande confusion entre les Hommes fossiles en 1863 et les différentes ‘races’ s’est établie, non sans conséquences sur l’esprit des états colonisateurs de l’Afrique en particulier. Le Sauvage, qui était considéré comme non civilisé, est devenu primitif et le Préhistorique, primitif par nature (étant le plus ancien), non civilisé. Est entré ainsi dans l’imaginaire le fait que les Sauvages dans les zoos à côté d’animaux sauvages étaient vraiment inférieurs, parfois même cannibales et devaient être, au mieux éduqués, au pire exploités»[17].


Les singes, ces animaux si touchants car si semblables aux humains que Jane Goodall, nous enseigna à aimer « raisonnablement ». Oui, raisonnablement, car ne sommes-nous pas, nous, êtres humains, « les seuls » êtres « doués de raison » ? Avant cette grande dame, d’autres scientifiques avancèrent donc l’argument de la ressemblance entre le singe et l’Homme, non pas pour que les êtres humains apprennent à considérer les singes comme des êtres sensibles méritant le même traitement que les Hommes mais pour justifier la supériorité des êtres humains « blancs » sur les « noirs », les « bruns », les « rouges » et les « jaunes ». C’est ainsi qu’à l’époque coloniale, des hommes, des femmes et des enfants foncés de peau furent comparés et traités comme des animaux, sans aucun respect.


Le fameux concept de « race » inventé par des êtres humains pour en inférioriser d’autres, a pris racine dans un contexte de domination politique, économique et culturelle. Aujourd’hui, nous sommes héritiers de ce concept et de ces couleurs aux images, connotations et sous-entendus inégalitaires, qui, non seulement nous éloignent les uns des autres, mais cimentent aussi les murs de la discrimination et du racisme.


C’est à cet instant précis que le papyrus glissa de mes mains et que plusieurs mots se bousculèrent dans mon esprit : « mythes fondateurs, contextes historiques, domination politique, économique et culturelle, religion, sciences, ‘races’ inférieures, colonisation, exhibitions coloniales, zoos humains, hommes, singes, grillages, racisme, photo d’identité de singe, espèce d’animal, Tarzan », maudits mots…


Il n’est point de malédiction sur le fil rouge de notre histoire noire rejoignant celui de la grande Histoire mais plutôt des inventions humaines, des mises en scènes obscènes, de la confusion et une volonté évidente de domination. Parce que la mémoire de la colonisation est encore vive dans mes cellules, il m’a été indispensable d’explorer le passé, afin de la relier à d’autres mémoires. Il était de mon devoir de les mentionner, comme pour les honorer au nom de l’Humanité-Fraternité. Le devoir de mémoire, notion si fondamentale dans le champ lexical de la réconciliation, consiste à nommer l’indicible, à pointer l’inhumanité et éclairer les erreurs du passé, aussi difficile et inconfortable que cela soit, afin qu’elles ne se répètent plus. Oui, que plus jamais, nous, êtres humains, ne soyonsréduits au statut de meuble, de cheptel, d’esclave[18], de sauvage, de primitif, d’animal, de sous-homme ! Que plus jamais, nous ne soyons parqués dans des « zoos humains » ! Que plus jamais nos droits ne soient bafoués ! Que plus jamais, nos cœurs d’Hommes ne souffrent de tant d’ignominie !


En observant la trame de cette histoire, je comprends à quel point il est urgent aujourd’hui de nous allier pour « décoloniser nos regards et nos imaginaires »[19], comme l’a mentionné en piqûre de rappel le Docteur Pascal Blanchard, ce paladin de l’Histoire. Flip-Flap. Tic-Tac. Le temps presse ! Ne tardons plus à harmoniser la valse des couleurs, à mettre en branle la grande marche du monde pour devenir enfin cette Humanité Égalité que nous sommes. C’est alors que, ensemble, sur le toit du monde, nous crierons « Victoire ! ».



5 - Noir Victoire



Oui, Victoire, avec un grand V. C’est ce mot que je te prie d’accepter en cadeau, mon cher père. Et ce, à plus d’un titre.


Ta couleur ne te mena pas à « l’échec et mat », le Grand roi ne fut pas vaincu… Au contraire, ton épopée est une succession de succès et de résilience :

Tu fis face à la colonisation et au colon.

Tu luttas pour l’indépendance de ton pays d’origine.

Tu vécus la migration et rencontras tant d’inconnus.

Tu appris à naviguer en territoire « interdit », ségrégué par les préjugés.

Tu connus la guerre et combattis pour la paix.

Tu tins bon face aux intrigues, sanctions et complots politiques.

Tu te relevas après que l’on t’ai volé et empoisonné.

Tu résistas à l’appel de la bouteille et du revolver.

Tu fus réfugié et par amour, tu t’intégras dans une nouvelle patrie.

Tu obtins ton diplôme en sciences naturelles dans une langue étrangère, tout en assumant ton rôle de père et pourvoyeur de revenus.

Tu eus mille gagne-pains avant de voyager dans le monde en tant qu’ambassadeur : aide concierge, ouvrier d’usine et de chantier, chauffeur de taxi, consultant, Secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, représentant de l’UNITA.

Ta terre natale te prédestinait à la noblesse, tu es parent du Grand Roi des Ovambo, Mandumé ya Ndemufayo[20]. Mais à l’époque de ta naissance, le contexte était difficile car les colonisateurs s’étaient approprié le territoire du Royaume. Tes parents se sont battus pour que tu reçoives une éducation digne de ce nom et tu fus le premier « noir » dans ton école. Plus tard, lorsque tu rejoignis la Suisse, tu fus l’un des premiers « noirs » à épouser « une blanche ».


C’est dans ces contextes bien précis que ta couleur de peau t’a plus d’une fois accablé. Le « noir » et ses corollaires dévastateurs : le racisme, la violence physique, le mépris, l’humiliation. Mais face à tant d’adversité, tu as résisté courageusement et utilisé l’arme de la dignité pour rester debout. Mais alors, cher père, comment as-tu fait pour essuyer les coups et rester droit ? Un jour, tu m’as confié ceci : « J’ai toujours su que je valais mieux et plus. Que mon destin était plus grand ». Tu t’es « souvenu de ta noblesse »[21]


Ton destin, si riche, est peu commun. Sur le grand écran, tu aurais aimé incarner Sidney Poitier. Dans ce récit, tu es simple acteur de ta vie, mais personnage ô combien authentique, romantique et charismatique. Ton prénom de naissance est Hamutenya. Mais beaucoup de personnes te connaissent sous le prénom de João. Le système colonial t’a dépossédé d’une partie de ton identité le jour de ton baptême. J’aurais pu m’amuser à te déguiser et changer tes costumes tant tes aventures sont multiples. Toutefois, aucune peinture corporelle n’aurait pu tromper les regards que les autres posaient sur toi. Ils auraient perçu la nature de ton authentique parure, tant elle sort du lot.


Tu appréhendas la vie comme une comédie, ne voulant pas ajouter plus de tragédie au monde des adultes que tu considérais comme un calvaire. Le rire, véritable antidote à la dépression et au chagrin, t’aida plus d’une fois à prendre de la hauteur, pour t’extraire des scènes du tragique.

J’ai cherché au sein de la Bibliothèque des Humanités, dans le lexique de sciences humaines et sociales, un mot unique pour qualifier mon père. Je n’en ai pas trouvé. Il n’existe pas de concept en sciences humaines et sociales pour le caractériser, tant son histoire est multiple et spécifique. Mon père est un concept vivant à lui tout seul.

Mon père, tu es un héros des temps modernes et un exemple pour l’humanité, mais tu es bien plus que cela. Tu es une star, autrement dit, une étoile. Et pas n’importe laquelle. Le Petit Prince m’a appris que « les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres elles ne sont rien que des petites lumières. Pour d’autres, qui sont savants, elles sont des problèmes »[22]. Père, tu es pour moi, une étoile courage, une étoile rieuse, tu es mon élégante « étoile noire »[23].

Puissions-nous, poussières stellaires que nous sommes, par la force unie et démultipliée des battements de nos cœurs, rallumer les étoiles[24] et au nom du vivre ensemble, réhabiliter le Noir sur l’échiquier de l’Humanité : demeure éternelle, élégance intemporelle, symbole immortel.



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[1] Je fais ici référence au Rêve afro-américain. J’ai souhaité mettre à l’honneur des moments clés de l’Histoire de la lutte pour les droits civiques et droits de l’Homme des personnes afro-descendantes. Le mot rêve évoque le fameux discours « I have a dream » (J’ai fait un rêve) du révérend Martin Luther King, assassiné en 1968 pour ses idéaux égalitaires. Le « Yes we can » fait référence au slogan de campagne du premier Président afro américain élu dans l’Histoire des Etats-Unis, en 2009, le Président Barack Obama. La robe rouge est celle de sa femme, Michelle Obama, portant une somptueuse robe de gala rouge lors du bal d’investiture de son mari. [2] Définition du mot « négritude » tirée de l’ouvrage de Marie Treps : « La notion de négritude émerge dans les années 1930, dans le milieu des étudiants noirs. C’est Aimé Césaire qui utilise le terme pour la première fois, dans l’Etudiant noir, en mars 1935 : ‘La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. Par la suite, c’est le poète et homme politique sénégalais francophone Léopold Sédar Senghor qui popularise le mot et la chose ; ce faisant, il se voit accusé de ‘racisme antiraciste’. ‘La négritude est tout simplement l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir. Elle n’est pas racisme, elle est culture (…) ». Treps M., op.cit., p.283. [3] Dictateur sanguinaire, qui a régné sur l’Ouganda de 1971 à 1979. [4] Miano L., commentant l’œuvre « Beloved » de l’écrivain Toni Morrison, in La pensée noire. Les textes fondamentaux, Le Point Hors-série n°22, p.72. [5] « La vision dégradée de soi-même persiste chez les populations issues de l’esclavage, et plus généralement chez les Noirs, qui éprouvent parfois des difficultés à se défaire des représentations négatives que l’histoire a pu donner d’eux. Ils doivent encore se re-créer ». Miano L., op.cit., p.72. [6] « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique (…). Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire ». Fanon F., Les damnés de la terre, La Découverte, 2002, p.45. [7] Taubira p.80 [8] Varichon A., Couleurs : Pigments et teintures dans les mains des peuples, Seuil, 2005, p.15. [9] Ibid, p.15. [10] Ibid, p.219. [11] Ibid, p.221. [12] Au XIXe siècle, se développe partout en Europe, une anthropologie des races, dite raciologiste. Les anthropologues d’alors « ont inventorié des centaines de ‘races’. L’échelle colorimétrique la plus connue classe trente-six nuances (…) ». Guerci A., « Le corps des autres comme curiosité » in Blanchard P./Bancel N./ Boëtsch G./ Deroo E./ Lemaire S. (s/s la dir.de), Zoo humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’Autre, La Découverte, 2002, 2011, p.167. [13] Boëtsch G., « L’idéal de blancheur a été intériorisé » in La pensée noire. Les textes fondamentaux, op.cit., p.13. [14] « Race et histoire » in Heyer E. et Reynaud-Paligot C. (s/s la dir.de), op.cit., p.33. [15] Patou-Mathis M./ Coppens Y., « Aux origines de la pluralité humaine » in Thuram L., Manifeste pour l’égalité, op.cit., p.52. [16] « L’exhibition des populations exotiques dans des ‘zoos humains’ commence au milieu du XIXe siècle et s’achève à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les ‘zoos humains’ s’apparentent à des expositions organisées pour un large public par des imprésarios privés ou des organismes publics. Ces manifestations sont officielles, souvent itinérantes et montrent des populations exotiques par le biais de leurs apparences et non de leur culture. Il s’agit d’exposer la ‘différence ethnique’, comme elle se pratiquait pour les monstres de foires, faisant croire en outre que le groupe ou l’individu exhibé représente une population ‘ type’ d’outre-mer ». Blanchard P., « Le corps exotique » in 100000 ans de beauté : Modernité/Globalisations, Babylone, 2009, p.167. Il est important de préciser ici que toutes sortes de peuples indigènes étaient exhibées. Ouvrage de référence : Blanchard P./Bancel N./ Boëtsch G./ Deroo E./ Lemaire S. (s/s la dir.de), Zoo humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’Autre, La Découverte, 2002, 2011. Documentaire « Sauvages, au cœur des zoos humains », réalisé par pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet, co-écrit avec Coralie Miller, raconté par Abd Al Malik, (2018, 1H30). [17] Patou-Mathis M./ Coppens Y., « Aux origines de la pluralité humaine », op.cit., p.54. [18] Taubira C., L’esclavage raconté à ma fille, Philippe Rey, 2015, p.10. L’auteure explique que les hommes, les femmes et les enfants étaient des « meubles », selon le Code noir. Cheptel, selon le régisseur. Esclaves à merci, selon le maître ». [19] Article de Siegfried Forster, « Pascal Blanchard : ’Exhibitions , une exposition qui décolonise le regard’», publié le 05.12.2011, sur http://www.rfi.fr/france/20111129-pascal-blanchard-exhibition-zoos-humains-quai-branly-rfi-colonialisme-esclavage-venus-hottentote-racisme-afrique ; Interview de Pascal Blanchard par Marina Bellot, « Il faut décoloniser notre imaginaire », publié le 266.12.2017 sur https://www.retronews.fr/interviews/il-faut-decoloniser-notre-imaginaire. Je souhaite préciser ici que Pascal Blanchard fait référence au contexte colonial français. Toutefois, dans l’histoire de mon père, j’ai observé que les insultes racistes proférées contre sa personne furent autant prononcées dans un contexte colonial, celui de l’Angola et du Portugal, qu’en Suisse et en France. Le fait d’associer « le noir » à un animal, un singe, dépasse les frontières d’un pays et se trouve donc inscrit dans l’inconscient collectif. [20] Mandume ya Ndemufayo, né en 1890, fut le dernier roi d'Ovakwanyama, un roi réformiste. Après avoir défendu Oukwanyama contre l'invasion portugaise en 1915, il fut tué en février 1917 lors d'une bataille contre des forces militaires coloniales combinées de l'Afrique du Sud, britanniques et portugaises. Ils voulaient qu'il se rende, ce qu'il a refusé. Dans une attitude de défi, il a déclaré: "Mieux vaut mourir en combattant que de devenir un esclave des forces coloniales". Après sa mort, le royaume d'Oukwanyama a été divisé entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et les Portugais colonisateurs. [21] Expression empruntée à Marie Milis. Voir note de bas de page sur l’autolouange, à la page 53. [22] De Saint Exupéry A., Le Petit Prince, Gallimard, 1999, pp.91-92. [23] Expression empruntée à Lilian Thuram. « L’Homme, petit ou grand, a besoin d’étoiles pour se repérer. Il a besoin de modèles pour se construire, bâtir son estime de soi, changer son imaginaire, casser les préjugés qu’il projette sur lui-même et sur les autres ». « Quatrième de couverture » de son livre Mes étoiles noires, op.cit. Pouvoir s’identifier à des modèles de réussite nous permet d’oser croire que nous sommes, nous aussi, dotés de talents et que nous pouvons façonner notre vie à l’image d’une étoile filante étincelante, capable d’enchanter le monde. L’humanité dans sa magnificence n’a ni couleur, ni religion, ni âge, ni sexe. Je conçois l’ouvrage de Lilian Thuram comme un livre permettant de combler le silence assourdissant qui plane autour de la réussite de personnes de « couleur noire ». L’auteur dresse le portrait d’étoiles, peu connues, et pourtant au parcours remarquable, tel que des navigateurs, philosophes, écrivains, scientifiques, qui ont révolutionné le monde, fait avancer la cause de l’humaine fraternité et, par leur présence, apporté leur contribution significative au vivre ensemble. [24] Expression inspirée de la maxime du poète Guillaume Apollinaire : ‘Il est grand temps de rallumer les étoiles’.